Le 17 avril, Orient XXI a publié un article du journaliste Selim El Meddeb intitulé Marseille « Sur les traces de l’empire colonial ». Alors qu’une telle question exigerait une véritable écriture de la rupture, on peut déplorer que sa dimension politique soit neutralisée, dès lors qu’elle est constamment rabattue sur un registre moralisateur, transformant Marseille en une énième citadelle à arracher au prétendu gouffre colonial. Une Marseille défigurée dont le seul salut viendrait de plaques explicatives posées, tel un linceul, sur chaque fantôme colonial qui pourtant continue de vivre en chacun de nous et de nous faire front. Non, l’histoire coloniale et l’espace où se logent ses ossements ne sont pas enterrés ! Même quand ils le sont, leurs odeurs continuent de nous poursuivre, nous rappelant combien il est urgent de fabriquer nos propres sépultures loin des dépossessions successives de notre histoire auxquelles nous habituent les politiques publiques soucieuses de s’aligner sur le récit français de la colonisation.
Retenons tout de même que cet article pose néanmoins une question essentielle au lendemain d’une élection municipale qui installe le RN comme unique force politique d’opposition : Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?
Nous proposerons ici quelques pistes, en commençant par dresser un bilan de l’action de l’équipe municipale sortante, tout en soulignant que pour nous, le colonialisme n’est pas une affaire de commémoration ou de célébration et ne peut se conjuguer au passé. La commémoration possède ce pouvoir de vous rendre désirable, fût-ce l’espace d’un court instant, orchestrée par un pouvoir politique qui, dans le même temps, perpétue des logiques de ségrégation visant les habitants des quartiers populaires.
Eu égard de la politique de mépris et de silenciation menée pendant plus de 25 ans par la municipalité de Jean-Claude Gaudin, nous pouvons, toutefois, porter au crédit de la municipalité quelques avancées : la disparition du nom de Bugeaud, d’abord pour une école puis pour une rue. Ainsi que l’attribution de nouvelles voies de noms de personnalités engagées contre le colonialisme : l’esplanade Gisèle Halimi, la place Baya Bouhoune-Jurquet, la traverse Assia Djebar, la rue Paulette Nardal, auxquelles s’ajoutent l’avenue Ibrahim Ali et l’avenue de la Marche pour l’égalité et contre le racisme.
Il est essentiel de rappeler que ces transformations fragmentaires ne procèdent ni d’un élan spontané de la municipalité ni d’une soudaine illumination divine. Elles s’inscrivent dans la prise en compte d’une question pourtant centrale pour comprendre une ville éventrée par plus de quatre siècles d’histoire coloniale. Ces avancées, aussi modestes soient-elles, sont d’abord le fruit de mobilisations locales menées par les nombreux collectifs qui façonnent la ville depuis des décennies et qui dénoncent une politique mémorielle traversée par de nombreuses contradictions.
On peut ainsi regretter le maintien de la rue Cavaignac, perpendiculaire à l’ancienne rue Bugeaud. Mais aussi l’effacement pur et simple des acteurs et actrices de cette lutte, totalement ignoré·es lors de l’inauguration officielle de l’école Ahmed Litim. L’équipe municipale ayant préféré l’invitation du CRIF, qui, semble-t-il serait l’acteur le plus propice à une possible incarnation d’une vision décoloniale du monde. De la même manière, les choix opérés dans les délibérations municipales tendent à effacer la portée politique des figures mises à l’honneur : Baya Bouhoune-Jurquet et Assia Djebar y sont dépouillées de leur algérianité mais surtout de leur engagement dans la guerre de libération. Tandis que Gisèle Halimi est réduite à la seule figure d’« avocate féministe », occultant ses origines tunisiennes et son combat anticolonialiste aux côtés du Front de Libération Nationale au côté du peuple algérien comme celui du peuple palestinien.
Au bout du compte, ces femmes, pourtant résistantes, se trouvent réduites à des symboles de célébration consensuelle. Ces honneurs tendent à les déposséder de leurs combats et traduisent une volonté d’en neutraliser la portée subversive. Comme s’il leur était refusé d’incarner aussi des figures de combattantes, d’autant plus qu’il s’agit d’une lutte menée contre la France coloniale dont nous sommes en partie les héritier·es. Nous que l’on relègue, encore, aujourd’hui dans des quartiers ségrégués et des logements indignes et insalubres. Pour la municipalité, figer les personnages sous un prisme strictement orientaliste revient à neutraliser toute la charge insurrectionnelle que comporte la figure combattante de ces dernières.
C’est aussi l’occasion pour le pouvoir politique d’investir ou de sur-investir la dimension scénique ou cynique de la question coloniale au détriment de sa portée historique et de l’exigence de justice et de réparation qu’elle implique. Comme si la simple mise à l’honneur du nom de ces femmes suffisait à nous détourner d’un véritable droit à la justice.
Enfin, ces mises en scènes contrastent avec des positions politiques plus larges : le maintien de relations privilégiées avec Israël. Le refus d’envisager un jumelage avec Gaza, et de rompre celui avec Haïfa ou l’arrêt du partenariat illégal signé en 2006 avec la mairie de Jérusalem. Sans oublier l’annulation, en 2024, de la mise à disposition d’une salle municipale où Amnesty International devait présenter son rapport sur la politique d’apartheid de l’État israélien. Autant d’éléments qui interrogent la cohérence d’une politique municipale encore marquée par des logiques de sélection, d’effacement et de dépolitisation des mémoires.
Pour ce nouveau mandat, notre collectif bien qu’il n’ait jamais été convié à la table des discussions continue de vous interpeller et entend formuler des propositions claires, à la hauteur des enjeux, en partant d’un principe simple que rappelait déjà Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » Nous continuerons donc d’assurer une critique constante d’un régime d’interprétation qui tend à vider l’espace de sa dimension politique. Cette responsabilité est nôtre, elle nous incombe collectivement, qu’il s’agisse des Marseillais, des militants, des historiens ou encore des responsables politiques.
Dans cet esprit, il ne peut être question de prolonger des politiques figées et commémoratives sans penser l’objet politique et sa portée émancipatrice pour chacun·e des Marseillais·es. Pour cela encore faudrait-il pouvoir les consulter et les inviter à prendre pleinement part au débat politique comme l’exigerait une véritable politique de gauche.
Nous appelons d’abord à la convocation d’assises ou à la mise en place d’une commission pour la décolonisation de l’espace public marseillais. Celle-ci doit être réellement ouverte aux associations, aux collectifs et aux citoyen·nes engagé·es sur ces questions, et non confisquée par les seuls cercles institutionnels, universitaires ou politiques. Toute politique mémorielle ne peut être dénuée de justice et strictement administrée d’en haut : elle doit se construire avec celles et ceux qui la vivent, la portent et la contestent.
Cessons de monumentaliser le passé et donnons réellement à Marseille l’élan d’une pensée critique et renouvelée sur son histoire. Celle d’un passé colonial mal digéré, dont les reflux macabres restent coincés dans la gorge et continuent de nous interpeller sur notre cohérence. Il s’agit de faire de cette ville non pas seulement le théâtre d’un affrontement nécessaire contre le Rassemblement National, mais une véritable ville méditerranéenne, qui embrasserait pleinement le combat anticolonialiste en s’engageant dans une politique de dignité pour chacune et chacun de ses habitant·es.
Il s’agit aussi de soutenir les nombreuses résistances à travers le monde, à commencer par la Palestine, mise à l’honneur chaque dimanche par les militants marseillais. Nous exigeons ainsi que soient pleinement prises en compte les revendications des associations de solidarité avec le peuple palestinien.
À défaut, le risque est grand de voir perdurer la fabrique d’une narration institutionnelle, attachée aux valeurs scéniques aux dépens de la complexité historique, et de consolider ainsi une politique à géométrie variable, où les principes affichés s’effacent devant les calculs diplomatiques et les silences stratégiques.
Marseille, le 23 avril 2026


